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Au revoir là-haut

prix Goncourt 2013

De : Pierre Lemaitre
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Pierre Lemaitre a fait le bonheur des amateurs de polars pendant plusieurs années. Pour Au revoir là-haut, il change un peu de registre mais garde ce qui a fait son succès, une construction impeccable, savoureusement macabre appliquée à une grande fresque sur 14-18 et l’immédiat après guerre.

Une intrigue très efficace

Un roman captivant qui prend pour toile de fond la première guerre mondiale. Alors que le conflit se termine, la capitaine Aulnay-Pradelle lance ses hommes à l’assaut d’une colline. Ce sera probablement l’un des derniers assauts de la guerre mais Pradelle est motivé. Prendre cette butte, c’est prendre du gallon ; dans un conflit aussi meurtrier, l’appel d’air créé par le nombre de places vacantes permet de s’élever vite. Comme Pradelle est ambitieux, la colline est une aubaine.

Lors de l’assaut, le soldat Albert Maillard, un petit comptable falot voit une chose qu’il n’aurait pas du voir : Aulnay-Pradelle aurait d’ailleurs préféré qu’il regarde plus loin mais le mal est fait. Maillard n’est pas un génie mais comprends que Pradelle lui n’est pas un brave type. Ce qui arrange cependant Pradelle, c’est qu’un obus ne tarde pas à régler le problème Maillard.

Laissé pour mort, Maillard sera pourtant sauvé de justesse par un autre soldat, Édouard Péricourt, fils de bonne famille un peu décadent. Le prix de cet acte héroïque ? Une atroce blessure qui finira par lier les deux hommes. Brisés tout les deux, le même jour et par la faute du même homme.

Lorsque la guerre prend fin, Aulnay-Pradelle se lance dans le commerce grâce à ses relations, et obtient des marchés publics dont l’objectif est simple : donner une sépulture descente aux soldats enterrés à la va-vite autour des tranchées. Dénué de scrupules, son commerce est une arnaque. De leur côté, Maillard et Péricourt se lancent dans une affaire tout aussi fumeuse de constructions de faux monuments aux morts.

C’est Le Bon, la Brute et le Truand cette histoire...

De quoi réconcilier le grand public avec le Goncourt.

De mon point de vue, le roman est passionnant ; on est vite happé par une histoire bien ficelée, pleine de rebondissements, et bien incarnée par des personnages attachants. Un roman parfait à mettre sous le sapin dans la mesure ou Pierre Lemaitre réussira à intéresser toute sorte de lecteurs. Ceux qui cherchent l’aspect trépidant et nerveux du polar ne seront pas déçus : c’est un roman addictif, réellement divertissant.

Ceux qui cherchent plutôt les qualités stylistiques chez un auteur n’ont pas de raison de dédaigner “Au revoir là-haut” qui est bourré de jolies formules, de facéties narratives (les commentaires de la mère de Maillard par exemple : savoureux).

Probablement le livre qui dominera 2013 .

Quelques lignes...

Léon Jardin-Beaulieu. Un homme de valeur, mais qui était né petit, dix centimètres de moins que tout le monde, c’était à la fois peu et beaucoup, pour lui c’était terrible, il courait après la reconnaissance.
– Salut, Henri, répondit-il en roulant légèrement des épaules, il pensait que ça le grandissait.
Pour Jardin-Beaulieu, avoir le droit d’appeler Aulnay-Pradelle par son prénom était une volupté pour laquelle il aurait vendu père et mère, ce que d’ailleurs il avait fait. Il affecte le ton des autres pour se croire comme les autres, pensa Henri en lui tendant une main molle, presque négligente, et il demanda d’une voix basse, tendue :
– Alors ?
– Toujours rien, répondit Jardin-Beaulieu. Rien ne filtre.
Pradelle leva un sourcil agacé, il excellait dans les messages sans paroles à destination du petit personnel.
– Je sais, s’excusa Jardin-Beaulieu, je sais…
Pradelle était terriblement impatient.
Quelques mois plus tôt, l’État s’était résolu à confier à des entreprises privées le soin d’exhumer les dépouilles des soldats enterrés au front. Le projet était de les regrouper en de vastes nécropoles militaires, l’arrêté ministériel préconisant « la constitution du plus petit nombre possible des plus grands cimetières possibles ». C’est qu’il y en avait un peu partout, de ces cadavres de soldats. Dans des cimetières improvisés à quelques kilomètres, voire à quelques centaines de mètres de la ligne de front. Sur des terres qu’il fallait maintenant rendre à l’agriculture. Il y avait déjà des années, quasiment depuis le début de la guerre, que les familles réclamaient de pouvoir se recueillir sur la tombe de leurs enfants. Ce regroupement des sépultures n’excluait pas de restituer un jour à celles qui le souhaitaient le corps de leurs soldats, mais le gouvernement espérait qu’une fois constituées, ces immenses nécropoles où les héros reposeraient « auprès de leurs camarades morts au combat » calmeraient les ardeurs familiales. Et éviteraient de grever à nouveau les finances de l’État par des transports individuels, sans compter les questions sanitaires, un vrai casse-tête qui coûterait les yeux de la tête alors que les caisses resteraient vides tant que l’Allemagne n’aurait pas payé ses dettes.
Cette vaste entreprise morale et patriotique de regroupement des cadavres entraînait toute une chaîne d’opérations lucratives à souhait, des centaines de milliers de cercueils à fabriquer puisque la plupart des soldats avaient été enterrés à même le sol, parfois simplement roulés dans leur vareuse. Des centaines de milliers d’exhumations à coups de pelle (le texte prévoyait explicitement qu’il fallait user de la plus grande précaution), autant de transports en camion des dépouilles mises en bière jusqu’aux gares de départ et autant de réinhumations dans les nécropoles de destination…

Si Pradelle remportait une part de ce marché, pour quelques centimes par corps, ses Chinois allaient déterrer des milliers de cadavres, ses véhicules transporter des milliers de dépouilles en putréfaction, ses Sénégalais inhumer le tout dans des tombes bien alignées avec une belle croix vendue au prix fort, de quoi reconstruire de fond en comble, en moins de trois ans, la propriété familiale de la Sallevière, qui pourtant était un sacré gouffre.

À quatre-vingts francs le cadavre et avec un prix de revient réel aux alentours de vingt-cinq, Pradelle espérait un bénéfice net de deux millions et demi.

Et si le ministère passait, en plus, quelques commandes de gré à gré, en retirant les pots-de-vin, on frôlerait les cinq millions.

Le marché du siècle. Pour le commerce, la guerre présente beaucoup d’avantages, même après.

Bien informé par Jardin-Beaulieu, dont le père était député, Pradelle avait su anticiper. Dès la démobilisation, il avait créé la société Pradelle et Cie. Jardin-Beaulieu et le petit-fils Morieux avaient apporté chacun cinquante mille francs et leurs précieuses relations, Pradelle quatre cent mille à lui seul. Pour être le patron. Et pour prendre quatre-vingts pour cent des bénéfices.
La Commission d’adjudication des marchés publics se réunissait ce jour-là, elle était en conclave depuis quatorze heures. Grâce à ses interventions et à cent cinquante mille francs de dessous-de-table, Pradelle l’avait bétonnée : trois membres, dont deux à sa botte, devaient trancher sur les différentes propositions, décider en toute impartialité que la société Pradelle et Cie présentait le meilleur devis, que son spécimen de cercueil, déposé au magasin du Service des sépultures, était le plus conforme à la fois à la dignité des Français morts pour la patrie et aux finances de l’État. Moyennant quoi, Pradelle devait se voir attribuer plusieurs lots, une dizaine si tout allait bien. Peut-être davantage.

– Et au ministère ?
Un large sourire s’épanouit sur le visage étroit de Jardin-Beaulieu, il avait la réponse :
– L’affaire est dans le sac !
– Oui, ça, je sais, cracha Pradelle, excédé. La question, c’est quand ?

Son souci n’était pas seulement lié aux délibérations de la Commission d’adjudication. Le Service de l’état civil, des successions et des sépultures militaires dépendant du ministère des Pensions était autorisé, en cas d’urgence ou s’il l’estimait nécessaire, à attribuer des marchés de gré à gré. Sans passer par un appel à concurrence. Une vraie situation de monopole s’ouvrirait dans ce cas pour Pradelle et Cie qui pourrait facturer à peu près ce qu’il voudrait, jusqu’à cent trente francs par cadavre…

Pradelle affectait le détachement que les esprits supérieurs adoptent dans les circonstances les plus tendues, mais il était, en fait, d’une nervosité folle. À sa question, Jardin-Beaulieu n’avait hélas pas encore de réponse. Son sourire s’effondra.
– On ne sait pas…

Il était livide. Pradelle détourna le regard, c’était le congédier. Jardin-Beaulieu battit en retraite, fit mine de reconnaître un membre du Jockey et se précipita piteusement à l’autre bout du vaste salon. Pradelle le vit s’éloigner, il portait des talonnettes. S’il n’avait pas été miné par le complexe de sa petite taille, qui lui faisait perdre tout sang-froid, il aurait été intelligent, dommage. Ce n’était pas pour cette qualité que Pradelle l’avait recruté dans son projet. Jardin-Beaulieu avait deux mérites inestimables : un père député et une fiancée sans le sou (sinon, qui aurait voulu d’un pareil nabot !), mais ravissante, une fille très brune avec une jolie bouche que Jardin-Beaulieu devait épouser dans quelques mois. À la première présentation, Pradelle avait pressenti que cette fille souffrait en silence de cette alliance avantageuse qui discréditait sa beauté. Le genre de femme qui aurait besoin de revanches et, à la voir se déplacer dans le salon des Jardin-Beaulieu – Pradelle avait un œil infaillible pour cela, comme pour les chevaux, disait-il –, il aurait parié qu’en s’y prenant bien, elle n’attendrait même pas la cérémonie.

Le dimanche 22 décembre 2013, par Angelina
Modification de l'article le : 22 décembre 2013.

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