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Rien ne s’oppose à la nuit

2011, éditions Jean-Claude Lattès.

De : Delphine De Vigan
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Rien ne s’oppose à la nuit est un livre émouvant que Delphine de Vigan a consacré à Lucile sa maman. Elle entreprend la rédaction de ce livre après le décès de sa mère et mène une véritable enquête familiale, convoquant les oncles, les tantes, cousins, enfants et tout ce que la famille peut compter de témoins.

Delphine de Vigan rassemble ainsi une importante documentation qu’elle restitue dans un texte à mi-chemin entre le roman (certains éléments du récit sont nécessairement inventés) et le récit. Empruntant son titre à la chanson de Bashung, elle donne vie à un personne faillible et fragile qui ne laisse pas indifférent et qui sait être drôle également.

Dans la veine des livres introspectifs ou l’auteur se raconte, je trouve rarement mon bonheur. C’est un genre casse-gueule où on bascule vite soit dans l’ennui soit dans le voyeurisme. L’équilibre est vraiment délicat à trouver. Rester trop distant ou trop neutre rend l’exercice parfaitement inutile et ne fait naitre aucune émotion. D’une autre côté le risque d’en faire trop pour faire pleurer dans les chaumières est encore pire.

Ici Delphine de Vigan s’en sort bien, Rien ne s’oppose à la nuit est parfaitement équilibré et convoque une marge palette d’émotions chez le lecteur. Pour ma part, je suis passée par tous les stades entre le rire et les larmes. La littérature remue encore on dirait.

Reste le titre qui me démange un peu... pourvu que le procédé commode et facile d’utiliser le titre d’une chanson ne fasse pas d’émules !

Quelques lignes...

Je n’ai pas écrit comment, après mon retour à Paris et le séjour de Lucile à Sainte-Anne, le temps d’une année scolaire, j’avais cessé de m’alimenter, jusqu’à sentir la mort dans mon corps. C’est d’ailleurs précisément ce que je voulais : sentir la mort dans mon corps. À dix-neuf ans, alors que je pesais trente-six kilos pour un mètre soixante-quinze, j’ai été admise à l’hôpital dans un état de dénutrition proche du coma.

En 2001, j’ai publié un roman qui raconte l’hospitalisation d’une jeune femme anorexique. Le froid qui l’envahit, la renutrition par sonde entérale, la rencontre avec d’autres patients, le retour progressif des sensations, des sentiments, la guérison. Jours sans faim est un roman en partie autobiographique, pour lequel je souhaitais maintenir, à l’exception de quelques incursions dans le passé, une unité de temps, de lieu et d’action. La construction l’a emporté sur le reste, aucun des personnages secondaires n’a vraiment existé, le roman comporte une part de fiction et j’espère, de poésie.

Ma démarche actuelle me semble à la fois plus périlleuse et plus vaine. Aujourd’hui, il arrive toujours un moment où les outils me tombent des mains, où la reconstruction m’échappe, parce que je cherche une vérité qui se situe au-delà de moi, qui est hors de ma portée.

L’anorexie ne se résume pas à la volonté qu’ont certaines jeunes filles de ressembler aux mannequins, de plus en plus maigres il est vrai, qui envahissent les pages des magazines féminins. Le jeûne est une drogue puissante et peu onéreuse, on oublie souvent de le dire. L’état de dénutrition anesthésie la douleur, les émotions, les sentiments, et fonctionne, dans un premier temps, comme une protection. L’anorexie restrictive est une addiction qui fait croire au contrôle alors qu’elle conduit le corps à sa destruction. J’ai eu la chance de rencontrer un médecin qui avait pris conscience de ça, à une époque où la plupart des anorexiques étaient enfermées entre quatre murs dans une pièce vide, avec pour seul horizon un contrat de poids.

Je ne reviendrai pas ici sur cette période de ma vie, seul m’intéresse l’impact qu’elle a pu avoir sur Lucile, son retentissement.

Lucile, plus désarmée que jamais, fut la spectatrice lointaine de mon effondrement. Sans un geste, sans une parole de colère ni de chagrin, sans être capable d’exprimer quoi que ce fût, tout le temps que dura ma chute, Lucile m’a fait face, privée de parole, sans pour autant se détourner. Lucile, dont les mots tardifs, « mais alors tu vas mourir », et le ton d’impuissance sur lequel elle les prononça, me donnèrent à entendre l’impasse dans laquelle je me trouvais.

Quelques années plus tard, lorsque j’ai été mère moi-même, j’ai souvent pensé à la douleur que j’avais infligée à la mienne.

Le lundi 29 juillet 2013, par Angelina
Modification de l'article le : 29 juillet 2013.

Réactions

  • visiteurs

    Rien ne s’oppose à la nuit

    par saxaoul - 29 août 2013 14-59

    C’est un livre qui m’a beaucoup remuée. Comme "Les lisières" d’Olivier Adam ou certains des romans d’Annie Ernaux.

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  • Rien ne s’oppose à la nuit

    par Angelina Jelis - 30 août 2013 09-53

    Je ne connais pas ces livres, ça raconte quoi ?

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  • visiteurs

    Rien ne s’oppose à la nuit

    par GAUTIER - 11 octobre 2013 09-14

    L A F E U I L L E V O L A N T E
    La Feuille Volante est une revue littéraire créée en 1980. Elle n’a pas de prix, sa diffusion est gratuite,
    elle voyage dans la correspondance privée et maintenant sur Internet.

    N°585– Juillet 2012.
    Rien ne s’oppose à la nuit – Delphine de Vigan – JC Lattès

    Au départ les paroles d’une chanson d’Alain Bashung, un roman dont j’avais beaucoup entendu parler, couronné par un prix [Prix du roman Fnac 2011], un auteur qui commençait à accéder à la notoriété et la couverture, avec ce beau visage de femme aux faux-airs de Jeanne Moreau jeune qui se trouve être celui de Lucile, la mère de l’auteur.
    Ce roman, puisque c’en est un, s’ouvre sur la mort de Lucile, cette femme, qui, à 61 ans semble avoir choisi cette issue, pas vraiment un suicide mais quelque chose comme un refus de vivre, de vieillir et de souffrir. C’est donc un hommage à cette mère autant qu’une quête, qu’un travail de deuil qu’elle entreprend, une façon de rompre le silence qui l’entourait, de comprendre cette femme qui avait été sa mère, une sorte d’inconnue... [« Lucile était un rempart de silence autour du bruit »]. Pourtant l’auteur butte sur une sorte d’impossibilité [« Lucile avait édifié les murs d’un territoire retiré qui n’appartenait qu’à elle, un territoire où le bruit et le regard des autres n’existaient pas »] au point qu’elle demande des informations à ses oncles et tantes. Elle veut comprendre pourquoi cette femme belle, intelligente mais triste, immature et dépressive, a pu en arriver là. Qui était donc cette Lucile, cette fille pas très intéressée par l’école, rêveuse mais intelligente et déterminée dont le charme (déjà) en faisait l’enfant préférée de Georges, son père ? Elle était la troisième d’une grande famille dont trois garçons étaient décédés par suicide, ce qui lui a donné très tôt l’image de la mort, de la tristesse, du silence, de l’absence définitive. Dans sa parentèle, parmi ses amis ou les hommes qui ont fait un temps partie de sa vie, beaucoup ont ainsi choisi leur mort.
    On ne peut parler de sa mère sans la rattacher à l’univers familial. C’est en effet quelque chose qu’on ne manie pas facilement parce que, plus que d’autres sans doute, c’est un registre difficile à cause de la mémoire qui fait défaut par moments alors que parfois elle est étonnamment vive et précise. Dans un tel travail d’écriture, on est tenté d’être opportunément oublieux, voire de mauvaise foi, de régler des comptes ou de se livrer à une entreprise de thuriféraire, autant d’actions contradictoires qui sont aussi des d’écueils. C’est que ce livre est un univers douloureux et quand on décide d’explorer les arcanes de l’histoire intime d’une fratrie on finit par côtoyer l’envie, la jalousie, l’admiration, la vengeance. Le fantasme aussi s’installe quand les choses ne sont pas sûres mais au fur et à mesure qu’on avance dans l’introspection ou la découverte, les êtres auparavant flous ou simplement idéalisés prennent de la netteté et leurs contours se précisent. Georges, le mari de Lucile, sous des dehors respectables était « un père nocif, destructeur et humiliant », à l’attitude ambiguë vis à vis de ses filles, Lucile, sa propre mère lui échappe peu à peu. [« J’étais devenue son ennemie...je ne comptais plus. »] puis le mystère lève son voile sur d’autres facettes imprévues. Dès lors, le lecteur s’aperçoit que dans cette famille, comme dans bien d’autres, on cultive le non-dit, l’hypocrisie et le tabou. C’est que, écrire un tel livre qui ressemble beaucoup à une autobiographie, est un exercice délicat. C’est, sous couvert du classique devoir de mémoire ou d’une catharsis, faire resurgir des souvenirs qu’on voulait oublier, redessiner la lente descente de cette femme vers la mort, à travers une vie de couple difficile conclue par un divorce, des silences, des amours malheureuses et plurielles, des fragilités, des failles, son mal de vivre, un cheminement avec la drogue et l’alcool, ses erreurs, ses délires, ses engagements, ses désespoirs, ses hospitalisations en service psychiatrique et anticancéreux, ses guérisons et ses rechutes, sa rupture progressive avec la vie sociale et avec sa famille, son refus des traitements...
    Celui qui tient le stylo est, en principe maître du jeu, il a le droit d’exercer son art, le devoir aussi sans doute et c’est ce qui motive l’auteur pour faire à sa mère « ce cercueil de papier ». Mais je note aussi que, durant tout le récit, l’auteur, à plusieurs reprises, s’interroge sur sa propre démarche au point de s’impliquer directement [« Sans doute m’a-t-il semblé que le « je » pouvait s’intégrer dans le récit lui-même... C’est un leurre, bien entendu... L’écriture ne donne accès à rien »] ou simplement, à cause de la perturbation qu’il lui cause, d’en arrêter la rédaction. Dès lors se pose la question de l’écriture, de son impossibilité, des doutes qui la paralyse, des personnages qui échappent à l’auteur, les interrogations jaillies de la lecture d’un journal intime ou d’une confidence, d’un souvenir. C’est un thème fascinant que celui de l’écriture et je ne perds jamais de vue l’opinion de Simenon qui juge que le métier d’écrivain s’inscrit dans le malheur parce que, lorsqu’on entreprend un tel travail, on n’en ressort pas indemne. On laisse dans cette démarche toujours un peu de ses illusions et de ses certitudes, on rêve de revenir à la facilité d’une fiction, d’avancer masqué derrière un personnage, on n’est pas sûr d’arriver au bout de sa démarche mais malgré tout on en a un extraordinaire besoin. Il est convenu de dire que l’écriture libère... Je n’en suis pas certain. Au contraire peut-être ? Sous des dehors salvateurs et parfois exorcistes, elle a toutes les chances de brouiller un peu plus les cartes, d’engendrer des ruptures, des interrogations douloureuses qui resteront à jamais sans réponse.
    Et puis les choses se précisent et l’auteur prend conscience autant qu’elle la craint, de l’hérédité, de la folie, de cette certitude qu’elle peut parfaitement la transmettre à son tour à ses enfants, l’intuition d’une sorte de destinée malsaine où l’on répète, sans le vouloir, l’exemple délétère donné par les générations précédentes. Elle se rappelle avoir été victime d’anorexie qui est une manière de s’autodétruire

    Que m’est-il resté, le livre refermé ? D’abord une impressionnante somme de notes destinées à rédiger cette chronique, preuve que ce livre ne m’a pas laissé indifférent et même m’a interpellé. Puis une impression de malaise, que ce que je viens de lire est en réalité un témoignage poignant et plein d’amour, écrit non comme un roman mais avec la spontanéité d’une femme qui cherche des réponses avec, en contre-point, une sorte de fascination de la mort autant qu’un amour de sa mère et de la vie.
    ©Hervé GAUTIER – Juillet 2012.http://hervegautier.e-monsite.com

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