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Sept histoires qui reviennent de loin

Jean-Christophe Rufin s’aventure cette fois sur le terrain de la nouvelle

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Après avoir beaucoup aimé Immortelle randonnée, j’ai eu envie de prolonger ma lecture avec ce recueil de nouvelles qui reviennent de loin ; soit quel nous parle de régions lointaines et exotiques, soit qu’elles viennent du passé. Des nouvelles très humaines, parfois amusante mais jamais gratuites.

En lisant les livres de Jean-Christophe Rufin, je ressent beaucoup d’admiration pour le style pas tape à l’oeil qu’il deploie, mais surtout pour l’humanisme qu’il distille de page en page.

Ces nouvelles venues de loin illustrent cela à merveille et quelques-une ont vraiment fait mouche sur moi. je vous recommande ne pas passer à côté de "nuit de garde" (cf l’extrait ci-dessous) qui est l’une de mes préférées et que j’imagine a été plus ou moins vécue ; Jean-Christophe Rufin a été médecin, a fait de l’humanitaire avec Médecins sans frontières.

Je retiens encore la garde robe où il est question de la mémoire de la Shoah, d’une relique conservée par le fils d’une victime, mais qui n’évoque rien du tout à l’autre bout du globe, chez des gens qui vivent bien loin de la culture occidentale, qu’on découvre bien moins universelle qu’on ne le pense.

Train de vie m’a bien plu aussi ; c’est l’histoire d’une jeune malienne a qui la vie n’a pas fait de cadeaux mais qui par son courage et son opiniâtreté parviendra à améliorer son sort ; grâce aussi à un petit coup de pouce du destin, mais je ne vous en dit pas plus.

J’ai retenu trois de ces nouvelles pour faire ce billet, mais j’aurais pu les citer toutes car aucune n’est ratée. Un bien joli livre à mon avis.

Quelques lignes...

Tu sais ce que c’est, dit-il, gêné, on s’en est rendu compte au changement d’équipe.

L’état civil du patient indique”né en 1898”. Je comprends : un grand vieillard qui ne devait guère bouger et ne manifestait sa vie que par des gémissements au moment des soins. Il n’est pas rare dans ces cas-là qu’on découvre la mort tardivement, quand une nouvelle équipe arrive et fait sa tournée.

Rien que de normal, en somme, sinon que je n’ai encore jamais pratiqué ce genre de signature à distance. La règle déontologique (et la loi) m’impose de ne prescrire aucun acte, de ne rien attester, et surtout pas le décès, sans avoir eu un contact direct avec le patient, sans m’être rendu auprès de lui, ni l’avoir examiné. Mais je sais que beaucoup de mes collègues (sinon tous) font le contraire de temps en temps, quand il est tard…

La fatigue des gardes est une extrême violence imposée à l’esprit et au corps. Quand on s’est relevé huit fois, comme moi cette nuit-là, pour aller au chevet d’une crise d’asthme, de deux chutes, d’une embolie pulmonaire et de plusieurs accès d’angoisse, on est saisi d’une véritable ivresse. On se sent misérable, sale, faible. De ces pauvretés d’âmes et de corps naît l’impression d’une inutilité qui rend vaine toute action, toute intervention, tout avis. C’est le moment où guette l’infâme “à quoi bon ?” qui a tué tant de gens de par le monde. C’est l’heure du plus grand danger, celui où la vigilance se relâche, où l’on peut commettre des erreurs fatales. Heureusement, on apprend vite à se défier de ces tentations. à l’acmé de la fatigue, une ultime prudence vous rend encore conscient de ce danger et, devant un malade, l’esprit, malgré tout, reste en alerte. Devant un malade peut-être ; mais devant un mort ?
“ Le 3 novembre, à minuit quinze…”
J’ai finalement choisi cette heure comme vraisemblable. Pourtant, le reste de la formule ne vient pas… Au moment d’écrire les mots définitifs, ceux qui donneront à cet homme sa fin comme sa mère, un soir de printemps - le 24 avril 1898 -, lui a donné la vie, une force me manque, un ultime degré de cynisme ou d’épuisement - les deux en vérité.
- Attends-moi une minute, crié-je à Justin. J’arrive.
- D’accord, dit le garçon un peu surpris. Mais fais vite.
Je le vois battant la semelle dans le vestibule glacé (la porte de la cage d’escalier a été défoncée un soir de tonus et elle bat à tous les vents). De la buée doit sortir de sa bouche. Il a sommeil, lui aussi, et froid. Mais au moins n’a-t-il pas l’obligation, à cette heure improbable, de prendre de lourdes décisions. Je l’imagine heureux.
J’enfile, tout ensommeillé, mes habits de ville qui sont à l’hôpital comme des sous-vêtements : ils tiennent chaud mais on ne les voit pas. La vraie vêture est la blouse. La lingère vous en remet une chaque semaine. Elle choisit la taille en gloussant : “Vous avez les épaules bien larges, mon petit ! “ L’interne en ce temps-là, avait droit à un tablier ; j’ai toujours refusé d’en porter un, quoiqu’il soit commode et même élégant, paraît-il, de fourrer les mains dans la grande poche cousue devant. J’ai toujours jugé que, sans les mains, on avait l’air d’un charcutier et, avec les mains d’un kangourou.

Le vendredi 13 septembre 2013, par Angelina
Modification de l'article le : 14 septembre 2013.

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